Saint-Hubert, une forêt à l’avant-garde du sauvage
Les grandes forêts d’Ardenne offrent des territoires propices au développement de paysages naturels et sauvages. Philippe Moës est agent forestier au sein du massif de la Grande forêt de Saint-Hubert depuis 28 ans. Son triage est un peu particulier puisque Philippe gère 850 hectares de bois intégralement classés en Natura 2000, exclusivement en propriété domaniale et entièrement repris dans le périmètre des Chasses de la Couronne et du projet « Nassonia ». Ce contexte favorable permet progressivement de tendre vers un meilleur équilibre entre production et conservation.
Ce matin, il m’emmène découvrir un trésor forestier qui lui tient particulièrement à cœur. Fin 2023, on a désigné à Saint-Hubert une des plus grandes réserves forestières intégrales de Wallonie ; 724 hectares sur tout le massif, un pas de plus en termes de protection. Avec Philippe, nous nous dirigeons vers une partie d’environ cent hectares de cette réserve où plus aucune exploitation d’arbres n’aura lieu. Même les arbres dangereux en bord de chemin seront sécurisés en laissant le bois sur place. Pendant deux années, quelques interventions ciblées y sont encore menées : creusement de petites mares forestières et coupe des semis d’épicéas pour favoriser le déploiement d’un écosystème diversifié et autonome. Après : plus rien, objectif d’un lâcher prise complet.
En réalité, c’est la continuité et l’extension d’une protection naturelle déjà à l’œuvre sur le cœur de cette zone, un terrain caillouteux de quelques hectares appelé localement « marchet ». Ce contexte local difficile explique un dépérissement de la hêtraie et un désintérêt pour la sylviculture dans ce lieu particulier. Les quilles de hêtre perforées de trous de pics et parsemées d’amadouvier se dressent donc déjà dans la futaie. Au cœur de l’hiver, j’avance à sa suite sans crainte dans le sous-bois clair mais, dès la fin février, Philippe insiste, il faudra à nouveau respecter la quiétude totale des lieux. L’endroit héberge en effet un nid de cigogne noire, occupé depuis cinq ans déjà. L’an dernier un couple de grand corbeau s’est même établi dans l’arbre d’à côté sans difficulté apparente de cohabitation.
Longue vie au bois mort
La valeur de conservation continue de progresser à Saint-Hubert ces dernières années, aussi à la faveur d’une ouverture au public plus importante qu’il convient d’encadrer. Un inventaire géolocalisé de tous les arbres morts, des arbres-habitats et des arbres de grande valeur économique a été réalisé dans les parcelles de production. On ne touchera désormais plus à aucun arbre mort même dans les parcelles de production ! L’objectif est d’augmenter encore largement le volume de bois mort existant. Estimé en 2020 à 10 m³ par hectare sur la propriété domaniale, il monte à 21 m³ dans la réserve forestière et l’objectif, au terme de l’aménagement forestier dans une vingtaine d’années, est d’arriver à 40 m³ afin d’atteindre un effet significatif sur la biodiversité spécifique au bois mort. Autre mesure, toujours dans les zones productives, on n’exploitera plus les houppiers pour augmenter encore le bois mort et limiter le tassement dramatique des sols qui explique en partie le dépérissement actuel de la hêtraie.
Ces efforts de conservation portent leurs fruits mais interviennent dans un contexte de bouleversements globaux aux effets parfois inverses. L’arrivée massive du raton-laveur crée par exemple une prédation supplémentaire défavorable aux oiseaux et autres mammifères cavicoles. Mais les bonnes nouvelles sont aussi au rendez-vous. Ainsi, des suivis chauves-souris en forêt de Saint-Hubert ont déjà permis d’y recenser 18 des 23 espèces wallonnes. A l’été 2024, un nouveau suivi a localisé de nombreux arbres, la plupart morts ou dépérissant, servant de gîtes de maternité avec notamment un beau chêne abritant une colonie de 84 noctules de Leisler, un record ! Dernièrement, on a constaté à Saint-Hubert que les arbres occupés par le lichen pulmonaire, un lichen foliacé rarissime, étaient nettement plus abondants que connu précédemment.
Espoirs sauvages
Au fil de la discussion, Philippe évoque avec moi de nombreux autres joyaux naturels répartis sur cette belle et grande forêt où une mosaïque de peuplements s’épanouit librement. Des zones riches particulièrement fragiles où les visiteurs doivent impérativement rester sur les chemins. Les espoirs pour le futur de cette forêt sont hauts en couleurs : on espère le retour du pic cendré, la diversification des insectes longicornes, une présence plus marquée de la salamandre terrestre mais aussi le rétablissement d’espèces communes actuellement en grand danger comme la grenouille rousse. Observant le sous-bois couvert de roches moussues, Philippe pense aussi inévitablement au retour du lynx, ce prédateur fascinant qui pourrait trouver ici une belle zone de réintroduction.
En quittant les lieux, j’observe un instant la Masblette, cette rivière qui traverse la forêt et assistera à son réensauvagement. Quelle chance mais quelle résilience aussi il lui aura fallu pour y arriver ! Au loin, un arbre mort récemment tombé dans les flots et qui ne manquera pas d’être rapidement exploité me rappelle que l’homme devra encore se battre pour changer sa nature dominatrice au profit de l’ensemble du vivant.