Haugimont, un domaine qui progresse à l’école de la naturalité*
Niché en plein cœur de l’Ardenne condruzienne, le Domaine d’Haugimont est un massif forestier unique à plus d’un titre. Propriété progressivement acquise à partir de 1978 par l’Université de Namur, elle couvre aujourd’hui près de 360 ha dont 297 ha boisés. Géré de longue date de manière multifonctionnelle et durable, la forêt a été reconnue à de nombreuses reprises pour son caractère exemplaire. En 2024, le domaine a fait l’objet de nouveaux inventaires approfondis qui analysent le double intérêt écologique et économique des choix opérés jusqu’ici.
* La naturalité chère à Haugimont désigne le caractère sauvage et le moins artificialisé par l’homme d’un écosystème, soit la recherche d’un paysage où la vie sauvage, sous toutes ses formes, s’exprime sans entrave.
Domaine de recherche et d’étude
Arrivé en 2019 à la succession de Charles Debois, Simon Hauser, ingénieur forestier, est aujourd’hui le régisseur du Domaine d’Haugimont qu’il supervise avec son collègue Rudi Paulus, ouvrier forestier, tous deux membres du personnel de l’Université de Namur. Cet étonnant campus rural a fait l’objet d’un bilan en 2024 (1) après 30 années de sylviculture Pro Silva (2), la sylviculture proche de la nature. Parmi les principes sylvicoles appliqués figurent le maintien des arbres morts et des arbres-habitats (principe Pro Silva 10) ainsi que le maintien à long terme d’arbres remarquables (principe Pro Silva 12).
Le bilan réalisé permet de voir où on en est aujourd’hui (3). En termes d’arbres morts et d’arbres-habitats, le résultat est surprenant. Globalement, le volume de bois mort mesuré à l’échelle du domaine est de 9,9 m³/ha, soit le volume moyen observé en Wallonie (un peu plus faible en chênaie wallonne : 9,2 m³/ha mais davantage en forêt wallonne : 12 m³/ha). C’est l’occasion pour les gestionnaires d’ouvrir les yeux sur le chemin qui reste à parcourir pour atteindre une forêt encore plus résiliente et plus accueillante pour la biodiversité. Ce bois mort est présent aussi de manière assez inégale, certaines parcelles étant bien plus riches que d’autres. Le constat est assez similaire pour les arbres-habitats avec trop peu de dendromicrohabitats (DMH) observés, pas assez de diversité dans ces DMH ni en type (fente, cavité à terreau, écoulement de sève, etc.) ni en essence (trop concentré sur le chêne). Comme souvent, ce sont les très gros arbres morts ou porteurs de DMH qui manquent à l’appel.
Ces résultats ont un peu bousculé la vision de Simon et de Rudi, les obligeant à reconsidérer leurs certitudes et à renouveler leur attention par rapport à ce patrimoine arboré. Ils permettent de se rendre compte que cette dimension particulièrement dynamique des arbres morts et arbres-habitats nécessite une prise en compte spécifique et continue si on veut voir évoluer positivement la situation. En effet, à Haugimont, l’objectif est de montrer la voie et de se rapprocher d’une situation réellement favorable à la biodiversité forestière. Sur ce chemin ambitieux, le Domaine d’Haugimont est à un quart de l’objectif. Pour guider la suite, les gestionnaires peuvent s’appuyer sur une parcelle exemplaire, nommée GES21 (4) pour les intimes, qui présente le patchwork idéal. Dans cette parcelle du dispositif de suivi, la diversité en essence, la quantité de bois mort et l’abondance en dendromicrohabitat se reflètent dans une diversité biologique exceptionnelle. De quoi donner du sens au travail quotidien et aux choix parfois difficiles entre sécurisation des chemins, recherche de rentabilité, approche multifonctionnelle (sylviculture, activités pédagogiques et de recherche, chasse, ouverture au public …) et biodiversité.
Le bois mort dans toute sa diversité
La volonté est maintenant d’agir plus activement dans le maintien des arbres morts et des arbres-habitats sur l’ensemble de la propriété. Un marquage précis a été réalisé à la griffe puis à la bombe ; triangle plein pour un arbre mort et triangle ouvert sur sa base pour un arbre-habitat. Cette démarche fastidieuse permet de mieux visualiser ce patrimoine à préserver par exemple lors des abattages à proximité, c’est aussi un outil de communication vers le public qui est nombreux à parcourir les sentiers. Ce travail de repérage a permis de réserver davantage d’arbres que nécessaire (5) car il faut aller plus loin pour augmenter le volume de bois mort, car ce patrimoine évolue avec le temps et finit par devoir être remplacé et enfin car cette attention est, à bien y regarder, un pilier fondamental de la démarche Pro Silva. En effet, on a parfois tendance à l’oublier mais la dynamique du bois mort constitue le cœur de la productivité forestière actuelle et future.
Grâce au cycle du carbone, des nutriments et de l’eau et par la création de véritables lits de germination, le bois mort abondant nourrit et soutient la résilience de la forêt future. C’est d’autant plus important à prendre en compte au vu des bouleversements climatiques qui soumettent les forêts à rude épreuve en généralisant les dépérissements. La méthode Pro Silva qui mise énormément sur la régénération naturelle et les processus naturels est forcément dépendante de la fertilité naturelle de l’écosystème forestier et donc de sa richesse en bois mort diversifié. Un bois mort qui est ici bien abrité sous un couvert continu lui permettant de conserver son humidité, limitant les risques d’incendies et leur propagation. Et puis comme le dit Rudi : “Prendre soin d’arbres spécialement identifiés protège la forêt dans son ensemble“. Fort des constats dressés, ce sont aujourd’hui parfois de tout gros chênes qui sont marqués pour être préservés à très long terme et finir par nourrir la forêt. Des colosses qui ont été choisis en raison de leur capacité d’accueil unique de la biodiversité. Leur dimension et leur maintien durant encore une longue période sont en effet des conditions nécessaires pour le développement de certains insectes, mousses et lichens. Ils finiront également par donner des bois morts de gros volumes capables d’accueillir des cortèges plus importants et plus complets d’insectes et de champignons.
A côté de la désignation active d’arbres disséminés dans les peuplements, le domaine a sélectionné un îlot de conservation soustrait à toute exploitation. Situé en fond de vallée dans une zone aujourd’hui colonisée par le castor, cette zone de 2 ha déborde aux alentours et présente déjà un paysage forestier unique où la naturalité se développe bien plus vite qu’attendu. Petit à petit, de nouveaux réflexes apparaissent un peu partout à travers la forêt : les houppiers ne sont plus exploités sauf si ils sont accessibles depuis un chemin. Plus aucun arbre mort n’est aujourd’hui coupé, ce qui, au vu des dépérissements, devrait logiquement bien alimenter le volume de bois mort disponible dans le futur. Autre détail qui a son importance : depuis toujours, le stockage du bois de chauffage au bois pendant le séchage est autorisé. Comme le geai qui oublie certaines cachettes, il arrive que des stères bien rangées retournent, elles aussi, nourrir tout simplement le sol.
Espèces phares
Le Domaine d’Haugimont s’est également lancé dans un vaste projet de création de réserve naturelle. La zone concernée, une ancienne pessière plantée sur un large plateau d’argile blanche de 12 ha, a été exploitée en 2019 et l’immense volume de rémanents a été stocké sur la parcelle en lignes bien régulières. Cette abondance de bois mort dans un milieu ouvert a créé là une belle opportunité pour la vie sauvage. En plus de l’apparition de deux nouvelles espèces de champignons pour la Wallonie (Entoloma milthalerae et Inocybe pluppiana), les tas de bois mort ont permis le développement d’une population de lézard vivipare particulièrement dynamique. L’objectif aujourd’hui est d’intervenir à nouveau mécaniquement pour ré-ouvrir le milieu tout en réalimentant les andains de bois mort qui, en six ans ont fondu comme neige au soleil. Des clôtures ont été installées pour recréer à terme un paysage de landes grâce à un pâturage extensif, une lande parsemée de bois mort pour maintenir le lézard, une espèce qui est ici étonnamment en expansion.
Preuve que le bois mort et les arbres-habitats sont présents partout dans le domaine, c’est aussi une dimension centrale dans l’impressionnant verger haute-tige, planté en 1938 et qui couvre encore aujourd’hui 11 ha. Les fruitiers âgés possèdent dans leurs ramures nombre de branches mortes et surtout de cavités à terreau valorisées par de nombreux insectes saproxyliques et qui accueillent notamment plusieurs nichées de l’emblématique chouette des pommiers, la chouette chevêche. L’entretien et le renouvellement de ce verger unique par son ampleur génère lui aussi la production d’un volume de bois mort conséquent. Ce bois est tout simplement stocké sous la forme d’un immense tas au beau milieu du verger, une belle alternative à l’exportation, au broyage ou encore à la mise à feu et qui diversifie un peu plus les habitats naturels disponibles pour la faune tout en créant là aussi un cycle de décomposition favorable à la fertilité du pré-verger. Cette structure à mi-chemin entre deux zones boisées est également un relais pour des espèces liées au bois mort aux capacités de dispersion limitées ; pensons notamment aux carabes. De quoi permettre à Haugimont de renforcer ses liens biologiques avec les forêts aux alentours.
(1) En plus des inventaires menés en 2024, le bilan a rassemblé des données collectées sur une période bien plus large initiée dès 1979 couvrant quatre autres campagnes d’inventaires. Les résultats du projet PRW 108 et les outils pédagogiques complets sont disponibles à l’adresse : https://www.unamur.be/fr/haugimont/bois-pro-silva/projet-prw108
(2) La méthode Pro Silva est un mode sylviculture proche de la nature qui vise à conserver un maximum de potentialité écologique dans une forêt diversifiée et irrégulière où l’on exploite le bois et où l’on profite au maximum des processus naturels dont bien entendu la régénération naturelle. Plus d’information sur les principes Pro Silva qui est aussi un mouvement forestier européen bien développé en Wallonie sur le site de l’association : https://www.prosilvawallonie.be
(3) Les bilans économiques et écologiques réalisés sur le Domaine d’Haugimont sont beaucoup plus larges que ce qui est abordé ici. On y apprend notamment que la diversité en champignon et en lichen de même que la structure de la forêt et la diversité de la régénération sont très positives.
(4) GES21 est le nom d’une placette expérimentale du domaine étudiée dans le cadre du projet PRW108, les détails de l’analyse pour cette parcelle sont disponibles sur une plaquette synthétique disponible à l’adresse : https://www.unamur.be/fr/media/6614.
(5) Voir les obligations légales à respecter en Natura 2000 qui concerne 57 ha du bois d’Haugimont et qui sont détaillées ici (point législation).




















