Vitrine 10 – Sivry

Un bois qui profite d’une frontière tranquille

Nous voici dans la vallée de la Thure, une vallée discrète qui prend sa source à Sivry avant de passer la frontière française pour revenir en Belgique et terminer sa course en Haute-Sambre. Le chemin que j’emprunte ce matin en compagnie de Christophe Moreau, est peu utilisé. Un kilomètre plus loin, c’est la France. La proximité de la frontière offre au lieu une qualité inattendue : une quiétude hors du commun. Christophe est l’agent forestier du triage de Touvent qui bénéficie et apprécie cette tranquillité frontalière.

Production et conservation en enfilade

Deux zones boisées se succèdent ici, toutes deux sont la propriété de la commune hennuyère de Sivry-Rance. La première est une chênaie-charmaie de versant, installée sur un sol superficiel et caillouteux où les arbres sont nombreux à dépérir suite à plusieurs stress hydriques consécutifs dont le dernier remonte à 2022. Comme on n’est pas loin d’une voirie carrossable et que de nombreux peuplements communaux présentent aussi d’importantes mortalités, il a été décidé de marteler les arbres morts et les arbres dépérissants manifestement irrécupérables. Au préalable, un inventaire des arbres morts a été réalisé par Christophe et ses collègues dans le but d’en conserver suffisamment afin de respecter les quotas du Code forestier (2 arbres morts/ha et 1 arbre-habitat par deux hectares). Ce sont déjà 33 arbres-habitats qui ont été marqués pour être conservés, soit un environ 7 arbres par hectare. Au-delà du quota, les arbres morts non valorisables économiquement seront aussi laissés sur place. Il est également prévu d’en profiter pour ouvrir la bordure du peuplement sur une largeur de 10 mètres de manière à y créer une lisière progressive favorable à la vie sauvage. Cette parcelle de 5 hectares est donc une zone de production extensive où l’on continue à exploiter un peu de bois de manière à assurer un minimum de revenu au propriétaire communal. Une gestion raisonnée dans le respect du peuplement en place avec la volonté de laisser agir la dynamique naturelle : pas de replantation, appel à la régénération naturelle, pas de coupe systématique des arbres affaiblis pour éviter de devoir couper tout le peuplement, etc.

Lorsque l’on poursuit le chemin qui se rétrécit, la pente s’accentue et plus aucune habitation n’est à protéger. C’est pour ces raisons que le cantonnement et le propriétaire communal ont décidé d’établir dans cette deuxième partie une réserve intégrale en 2017. Ce n’est d’ailleurs pas la seule car, à l’échelle de la commune, ce ne sont pas moins de 138 hectares qui sont repris en « RI » comme on dit, soit 6% de la forêt communale. A l’échelle du cantonnement de Thuin, ce taux monte à 8% des forêts publiques. Le relief et les difficultés d’exploitation expliquent cette situation favorable.

Quiétude et temps long à disposition

D’une surface d’un peu plus de 5 hectares également, la végétation de la réserve intégrale est globalement similaire à la parcelle de production que l’on vient de quitter à la différence près qu’ici il n’y aura désormais plus aucune intervention de coupe, hormis pour sécuriser le chemin et la prairie en contrebas. Ici, ces coupes se limitent au minimum : on intervient uniquement après la chute et, la plupart du temps, le bois est laissé sur place, sauf si il est encore valorisable en bois de chauffage. Mais la priorité est bien donnée à la biodiversité. Il faut dire qu’à Sivry, une équipe communale de quatre ouvriers forestiers permet d’intervenir facilement dans ce type de situation.

Le choix de cette parcelle qui touche la France ne s’est pas fait par hasard : « Ici, on est loin de tout, il n’y a pas énormément d’arbres à venir chercher et la quiétude est totale ». Parmi les 670 hectares de forêt publique qu’il gère sur son triage, c’est ici que Christophe retrouve la tranquillité. Savoir que la nature a libre accès à ce bout de forêt est important pour lui. Une petite surface dont il connait bien les arbres et où il a ses préférés comme ce gros hêtre au pied troué situé tout juste à l’intersection entre la zone de production et celle de protection, comme une porte d’entrée vers le sauvage. Ou encore ces immenses charmes crevassés et boursouflés qui étaient situés autrefois en lisière où ils marquaient la limite avec les prairies. Les voici aujourd’hui « mangés » par la forêt qui a avancé, le charme de ces vieux têtards en demi-lumière n’en est que plus important.

Difficile de se projeter dans l’évolution naturelle de cette forêt où le dépérissement du chêne risque de se poursuivre, impliquant une régénération diversifiée notamment avec l’érable champêtre, le chêne sessile qui va revenir spontanément et le retour probable du houx. Une évolution qui bénéficiera à de nombreuses espèces grâce au maintien de vieux arbres et à l’augmentation progressive du bois mort.

Aujourd’hui, les seules interventions consistent à couper des arbres tombés sur le chemin ou la prairie ; les rares personnes qui rentrent ici sont principalement là pour s’en mettre plein la vue ! Quant à la Thure qui s’écoule en bas de versant, elle emporte avec elle ces images d’un paysage forestier naturel ; un souvenir qu’elle dissémine à la manière d’un petit Poucet avec des bouts de bois abandonnés ici et là. A plusieurs kilomètres de là en aval, on s’interroge : Il y aurait plus haut, quelques lambeaux de forêt naturelle qui ne demanderaient qu’à grandir.

Ce qu'on y aperçoit...