Lagland, une forêt naturelle unique
J’ai pu m’en rendre compte : les domaines militaires sont bien gardés ! Avec un feu vert du DNF et après avoir montré patte blanche aux autorités du site, il ne me restait plus qu’à trouver une fenêtre (d’absence) de tir pour enfin partir à la découverte des grandes étendues de forêt en libre évolution situées au Camp militaire de Lagland.
Aux portes de la Ville d’Arlon, ce vaste domaine d’environ 2.800 hectares était d’ailleurs à l’origine une propriété communale. En 1881, la Ville d’Arlon remet l’essentiel de cette surface à la Défense nationale car personne ne veut de ces terrains pauvres et ingrats constitués de landes et de chênaies peu productives. 150 ans plus tard et hormis les infrastructures militaires construites, le paysage n’a pas vraiment changé dans le périmètre du camp alors que partout aux alentours l’intensification des productions agricoles et forestières de même que l’urbanisation ont fait leur œuvre. Résultat, à l’arrière des champs de tir et dans les larges espaces interstitiels, le domaine est une sorte de musée du paysage rural du 19° siècle. Malgré l’utilisation militaire, ce site est donc devenu un réservoir de biodiversité unique par sa taille ainsi que par la diversité des milieux et des espèces rencontrés.
La plus grande réserve intégrale en forêt de Wallonie
La forêt s’étend sur environ 1.800 hectares dans le camp militaire. L’essentiel, 1.500 hectares, est repris en réserve biologique intégrale, soit des forêts totalement libérées de l’exploitation du bois. Les difficultés d’accès pour raison de sécurité, la primauté donnée aux activités militaires mais aussi les résidus de tir (balles, éclats, etc. qui détruiraient le matériel de sciage) encastrés dans les troncs expliquent ce contexte de non gestion. Une orientation volontairement nature est aussi assumée par la Défense depuis les années 1980 déjà. Les souches les plus récentes remontent donc à une cinquantaine d’années.
Jean-Claude Maccatory, habite le village de Châtillon tout proche, c’est l’agent forestier du DNF en charge du camp militaire de Lagland depuis 1992. A peine rentré dans son véhicule, nous sommes arrêtés nets sur le chemin qui rentre dans le camp. Le coup de vent de la veille a fait tomber une perche dégarnie d’épicéa scolyté en travers du chemin. Le forestier s’arrête, enfile une paire de gants, m’en tend une autre et sort une tronçonneuse du coffre. Moins de cinq minutes plus tard, on repart pour découvrir par la fenêtre une immense zone humide créée suite à l’arrivée du castor. Un peu de souplesse est indispensable dans un endroit comme celui-ci. Le paysage est incroyablement sauvage avec tous ces troncs d’arbres noyés et l’eau qui coule en une multitude de petites cascades entrecoupées de buissons de saules et d’îlots herbacés.
Noyau de nature sauvage
Une fois garé, j’avance avec Jean-Claude dans le sous-bois, on observe ensemble la forêt qui se déploie en toute autonomie. Les seules coupes opérées dans les zones de protection sont des coupes de sécurité. « Elles sont limitées aux abords de chemins et ont lieu uniquement après la chute des arbres, tout le bois est laissé sur place » précise Jean-Claude. Impossible d’identifier un arbre en particulier dans cette étendue de forêt vivante. « On trouve un vieil arbre ou un arbre aux formes étranges ou encore avec un microhabitat particulier tous les 50 mètres. Il m’est déjà arrivé de m’arrêter sur un arbre extraordinaire, de poursuivre mon chemin et de retomber par hasard sur ce même arbre en pensant en avoir trouvé un autre, tout aussi extraordinaire ! C’est un vrai plaisir de se perdre dans une forêt aussi sauvage, on y découvre à chaque fois de nouveaux recoins ».
Même si on n’en fait jamais assez pour la nature qui continue à régresser, la concentration des efforts de protection dans le camp et plus globalement à l’échelle de la Vallée de la Semois donne du baume au cœur de ce forestier qui est à une bonne année de la pension. Des efforts qui paient assurément ! Sans connaître les différentes espèces qui bénéficient de ce vaste domaine naturel, Jean-Claude a en tête un chiffre démonstratif : 900. C’est le nombre d’espèces de papillon de nuit déjà observées dans le camp militaire. De nombreux autres groupes d’espèces sont aussi suivis grâce à des collaborations scientifiques et avec des associations locales. Insectes, oiseaux, chauves-souris, batraciens, reptiles : dans tous ces groupes, le camp rassemble des densités d’espèces égalées nulle part ailleurs en Wallonie. C’est le cas pour le pic noir et le pic mar notamment, tous deux liés à des vieilles forêts riches en bois mort. Quelques espèces rarissimes comme le pic cendré, véritable jauge vivante d’un volume de bois mort suffisant, aussi bien debout qu’au sol, ont même déjà niché dans le site. Des colonies de reproduction du murin de Bechstein, appelées gîtes de maternité, ont aussi été détectées dans certains arbres-habitats du site !
Castor et scolytes en architectes du paysage
En plus de trente ans passés à arpenter le domaine, Jean-Claude l’a vu évoluer lentement. La pauvreté du sol n’a pas permis de faire énormément grossir les arbres mais le chêne se porte plutôt bien car l’absence de coupe a obligé les arbres à s’ancrer en profondeur. Les scolytes et le castor sont clairement les principaux moteurs de changement que Jean-Claude identifie sur cette période. Ils ont permis de créer des clairières baignées de lumière et colonisées par une flore diversifiée. Ou encore de renaturer de manière impressionnante tous les fonds de vallée en recréant de larges zones humides alimentant la nappe phréatique et où les troncs d’épicéas moribonds se transforment en autant de perchoirs pour les hérons, cormorans et autres oiseaux aquatiques. A côté de son marais unique (reconnu en réserve naturelle) et des incroyables landes à bruyère sur sable, la vaste forêt principalement en libre évolution de longue date est une richesse inestimable pour la vie sauvage de toute une région.
















































